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Les Frères Koc |
Source : Recueil Vuillerme-Dunand
KOC, |
notaire. |
KOC, |
savetier, dit GUIGNOL, son frère. |
Jérôme KOC, |
autre frère. |
LOUISON, |
fille de Guignol. |
NIAFRON, |
savetier, ami de Guignol. |
VICTOR, |
ami de Jérôme. |
Une place publique à Lyon.
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GUIGNOL - Je suis content, je viens de rencontrer un de mes amis qui est dans la cavalerie à cheviaux, qui m'a dit que par sa protection je pourrais entrer maître bottier, c'est ça qui m'irait joliment, mais voilà le diable, c'est qui me faudrait cinq cents francs et j'ai pas le sou, heureusement que j'ai un frère qui est riche, qui est notaire, je vas l'appeler, eh M. Koc mon frère.
LE NOTAIRE - Qu'est-ce que c'est ?
GUIGNOL - Quelle voix douce il a, vl'à ce que c'est mon frère.
LE NOTAIRE - Je vous ai déjà défendu de m'appeler votre frère.
GUIGNOL - Te fâche pas ça me fait tant de bien et pis il y a personne. Je disais donc que j'allais vous faire honneur, que j'allais rentrer maître bottier dans un régiment de cavalerie à cheviaux, mais qu'il me fallait cinq cents francs, j'ai pensé à vous.
LE NOTAIRE - Ah ! C'est pour m'emprunter de l'argent que vous me dérangez, qu'avez-vous fait des cent écus que je vous ai donnés ?
GUIGNOL - Cent écus, c'était pas le diable, j'ai payé cent francs au boulanger, cent francs au marchand de vin, et les troisième cent francs j'en ai habillé ma fille, ma pauvre Louison.
LE NOTAIRE - Eh bien puisque le marchand de vin vous a fait crédit de cent francs, il vous en prêtera bien cinq cents, quant à moi, je vous défends désormais de venir me déranger pour de pareilles sornettes. (Il sort)
GUIGNOL - Méchant gribouillon, vilain.
LOUISON - Mon papa, qu'avez-vous donc ?
GUIGNOL - Je suis en colère, Louison, va me chercher du vin.
LOUISON - Impossible, mon papa, l'ouche est pleine, il ne veut pas faire crédit.
GUIGNOL - Aussi tu fais des ouches toutes petites. Oh ! Louison, tu vas prendre les bottes du postillon, tu les mettras en plan pour un litre et si le postillon vient, tu lui diras que ses bottes trempent. Viens vite. (Ils sortent)
VICTOR - M'expliquerez-vous enfin, mon cher bienfaiteur, pourquoi ce long voyage, et surtout pourquoi ce déguisement, vous un homme aussi riche.
JÉROME - C'est que je suis ici dans mon pays natal ; avant de partir pour l'Amérique je n'étais pas riche car je ne possédais pour toute fortune que deux pièces de cinq francs. Un jour que je me promenais sur le port, je vis un bâtiment prêt à mettre à la voile, j'avais bien le vif désir de m'embarquer, mais comme je l'ai dit je n'avais pas d'argent et j'étais bien embarrassé lorsque je vis venir devant moi un homme qui me paraissait respectable. Je m'adressais à lui, je lui fis mes offres de service, il m'accueillit avec bonté, c'était le capitaine. Je le priai de me prendre à son bord et je lui promis de lui servir de domestique. A notre arrivée, mon bienfaiteur me recommanda à un de ses amis qui plus tard m'intéressa dans son commerce. Il était seul sans enfant, à sa mort il me fit son héritier. Quelques spéculations heureuses agrandirent encore ma fortune puisque je suis riche aujourd'hui à deux millions et demi. Si j'ai réuni tous mes capitaux pour revenir dans mon pays, c'est que j'y avais laissé deux frères que j'aimais de toute mon âme. L'un par protection était clerc chez un notaire, l'autre apprenti cordonnier. Si j'ai pris ce déguisement, c'est que j'ai craint qu'en me présentant tel que je suis, ils n'accueillent bien ma nouvelle fortune et non leur frère. Je vais m'informer d'eux ; toi de ton côté, tâche d'avoir l'adresse des frères Koc, s'ils sont dignes de mes bienfaits, je partagerai ma fortune avec eux. N'en sois pas jaloux, mon bon Victor, tu auras toujours ta part. Adieu, songe à mes recommandations. (Il sort)
VICTOR - Moi jaloux, oh non mon bienfaiteur, vous m'avez servi de père, aussi vous aimerai-je comme tel. Mais voyons, à qui pourrai-je m'adresser ?
NIAFRON - Soyez tranquille, Monsieur, ce sera fait tout de suite, Monsieur. (Il salue)
VICTOR - Mon ami, vous paraissez être du pays, je voudrais l'adresse des frères Koc.
NIAFRON - Vous ne pouviez mieux vous adressasser, ce sont de mes connaissances, tenez, vous voyez ben cet écusson : Koc, notaire.
VICTOR - Je vois notaire, tant mieux.
NIAFRON - L'autre c'est différent, il est comme moi savetier.
VICTOR - Eh, merci, tenez voici cinq francs pour vous, vous pouvez vous retirer.
NIAFRON - Merci Monsieur, c'est tout ce que vous voulez savoir, je vous salutasse.
VICTOR - Que de remerciements, me voilà bien renseigné, l'un notaire, l'autre savetier.
JÉROME - C'est très bien, je vous remercie. Ah, te voilà Victor, mes frères sont en bonne santé. Et l'adresse ?
VICTOR - Je la connais, ils sont près de nous, tenez, de ce côté, au premier Koc notaire, et l'autre...
JÉROME - L'autre, achève.
VICTOR - Vous voyez, en face cette échoppe, enfin, dans le pays, c'est un savetier.
JÉROME - Il n'est pas de sot métier, retourne à l'hôtel, tu décommanderas le repas car je vais dîner en famille, va.
VICTOR - A l'instant même. (Il sort)
JÉROME - Me voilà près de mes deux frères, comme l'on dit quelquefois à tous seigneurs, tout honneur. Voilà Monsieur Koc notaire.
LE NOTAIRE - Qu'est-ce qu'y a-t-il, que voulez-vous ?
JÉROME - Quel ton, est-ce à Monsieur Koc notaire que j'ai l'avantage de parler ?
LE NOTAIRE - Moi-même, le plus ancien, que voulez-vous ?
JÉROME - Monsieur, n'aviez-vous pas un frère qui a quitté ce pays il y a environ vingt ans ?
LE NOTAIRE - Un frère, non, je suis seul de ma famille.
JÉROME - Il paraît qu'il ne se voit pas avec celui-ci, rappelez votre mémoire, il s'embarqua sur un vaisseau pour tenter la fortune en Amérique, il s'appelait Jérôme.
LE NOTAIRE - Ah, oui, Jérôme, il a sans doute péri pendant la traversée, tant mieux, c'est un mauvais sujet de moins.
JÉROME - Oh ciel, vous vous trompez, Monsieur, ce frère a parfaitement réussi, il est même riche à deux millions.
LE NOTAIRE - Comment ce bon frère est riche, j'en étais sûr, j'avais toujours dit qu'il réussirait. Où est-il, conduisez-moi vers lui.
JÉROME - C'est la fortune et non son frère, pardon, votre frère avait deux millions, aussi brûlant du désir de voir sa famille, il fit équiper un vaisseau, réunit toute sa fortune pour venir la partager avec ses frères. Le cœur joyeux, il s'embarqua ; la traversée fut d'abord heureuse, mais bientôt un grain se fit voir à l'horizon, la tempête éclata et tout fut englouti dans les flots, votre frère et quelques matelots purent gagner la côte où des pêcheurs nous prodiguèrent les premiers secours, puis ensuite nous continuâmes notre route jusqu'en cette ville.
LE NOTAIRE - Ces deux millions, tout n'était qu'un conte, dites à ce prétendu que s'il est ruiné, tant pis pour lui, ce que je vous recommande surtout, c'est qu'il ne se présente jamais devant moi. (Il sort).
JÉROME - Voilà donc ce frère pour lequel j'ai fait cent mille lieues, si l'autre me reçoit de la même manière, je repartirai avec mon protégé, frappons : oh, là Monsieur Koc.
GUIGNOL - Il n'y a plus ni coq ni poule, vieux, tout est chiqué.
JÉROME - Monsieur Koc, venez.
GUIGNOL - Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce qui y a ?
JÉROME - C'est moi, Monsieur, qui viens parler de votre frère.
GUIGNOL - De mon frère, de ce gribouillon.
JÉROME - De qui parlez-vous donc ?
GUIGNOL - Du notaire, un vilain méchant qui m'a donné cent écus pour changer de nom, vous avez l'air d'un bon enfant.
JÉROME - Ce n'est pas de celui-là, c'est Jérôme.
GUIGNOL - Ah oui, de mon frère Jérôme, c'est celui-là qui était un bon enfant ; quand il avait trente sous, il m'en donnait toujours quarante, vous l'avez donc connu ?
JÉROME - Sans doute, c'est mon compagnon.
GUIGNOL - Dites donc, où est-il, qu'est-ce qu'il fait ?
JÉROME - Bien il est riche, il a deux millions.
GUIGNOL - Ah tant pis, il fera peut-être comme le notaire, il me reconnaîtra pas.
JÉROME - Rassurez-vous, il a tout perdu, il n'a plus un denier.
GUIGNOL - Il n'a pas le sou, tant mieux, au moins je pourrai l'embrasser. Dites donc, est-il long, court, gros, petit, rond, comment est-il ?
JÉROME - Vous vous trouveriez en face de lui que vous ne le reconnaîtriez pas.
GUIGNOL - C'est lui, c'est vous, c'est toi grand bête, viens vite m'embrasser !
JÉROME - Mon frère! (Ils s'embrassent)
GUIGNOL - Attends je vais appeler ma fille. Louison !
LOUISON - Mon père ?
GUIGNOL - Dis vite bonjour à ton oncle.
LOUISON - Bonjour mon oncle.
GUIGNOL - Plus vite donc, petite bête. Tu vas dîner avec nous, va vite mettre le couvert.
JÉROME - Un instant, il faut que j'aille chercher mon petit paquet.
GUIGNOL - Veux-tu que j'aille avec toi ?
JÉROME - Non, attends-moi, je serai bientôt de retour. (Il sort)
GUIGNOL - Ah, ça, qu'est-ce que je pourrais bien lui faire ? Oh, j'ai une idée, viens vite, Louison. (Ils sortent)
LE NOTAIRE - Je viens d'apprendre que l'homme qui s'est présenté ce matin, c'était mon frère et riche à deux millions ; moi, une faillite me met dans l'impossibilité de faire honneur à mes affaires. Je suis cruellement puni de l'avoir mal reçu.
JÉROME - J'ai comme je te le disais retrouvé le meilleur des frères.
VICTOR - Vous en oubliez un, mon bienfaiteur.
JÉROME - Non, car l'autre m'a méconnu, renié parce que je me présentais à lui sous des haillons. L'autre va venir ; tiens, le voici, mets-toi devant moi.
GUIGNOL - Dépèche-toi Louison. Oh, des messieurs, vous ne pourriez pas me faire travailler et me payer d'avance ? Je vous ferai ça chicardement, j'en ai bien besoin.
VICTOR - Non merci, mais si une pièce de vingt francs...
GUIGNOL - Oh, oui, je suis ouvrier, c'est vrai mais je ne demande pas l'aumône.
JÉROME - Mon frère.
GUIGNOL - Hein ! Toi en habits brodés, en sémanchettes, j'oserai pas l'embrasser.
JÉROME - Viens donc sur mon cœur !
GUIGNOL - Oh bien tant pis. (Ils s'embrassent) Louison ! Louison !
LOUISON - Plaît-il mon papa ?
GUIGNOL - Embrasse vite ton oncle.
LE NOTAIRE - Mon frère !
JÉROME - Je sais vos affaires, Monsieur ; je vous donne deux cent mille francs afin que vous ne déshonoriez pas le nom de Koc.
GUIGNOL - Tu as bien fait, dis-lui donc qui m'embrasse.
LE NOTAIRE - De tout mon coeur, me pardonneras-tu ?
GUIGNOL - Parlons donc pas du passé.
JÉROME - Venez mes enfants, venez tous à l'hôtel où j'ai commandé un excellent repas, nous dînerons tous en famille.
GUIGNOL - Que je t'embrasse encore, mon frère, c'est le plus beau jour de ma vie. (Ils s'embrassent)
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